Une rencontre africaine
Article mis en ligne le 18 juin 2010
dernière modification le 26 juin 2010

par André Petithan
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Le concours de la Maison de la Francité "Une rencontrer africaine" a connu un beau succès à St-Julien puisque l’ensemble de l’école a été invitée à y participer. Ce sont pas moins de 150 textes qui ont été envoyés au jury.

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Parmi ceux-ci, 3 lauréats :

5e prix des cadets Romane Mahy pour son texte À la recherche de moi-même

4e prix des juniors Corentin Molders pour son texte Correspondances

5e prix des adultes M. Jean-Paul Sprumont pour son texte Le Blanc ne voit que ce qu’il connait

Nous vous proposons le texte de Corentin Molders.

« Bonjour, je m’appelle Corentin, j’ai treize ans. J’ai deux frères, Sébastien et Tristan, de quinze et onze ans. Mon papa s’appelle Didier, ma maman s’appelle Danielle. J’aime beaucoup faire du sport, je fais de la danse et de l’athlétisme. Je suis aussi chez les scouts, depuis que j’ai six ans. Et toi, qui es-tu ? Parle moi de toi. »

C’est avec ces mots que, contraint et forcé par mon professeur, je m’adressai à mon futur correspondant africain, me demandant à quoi cela servait de gaspiller du temps et de l’énergie à ce genre de choses.

C’est donc avec peu d’enthousiasme que, deux semaines plus tard, j’ouvrais la lettre oblitérée en Afrique. Je lus : « Bonjour Corentin, je suis enchanté que tu m’aies envoyé une lettre. Je m’appelle Jean. J’ai trois frères et une sœur. C’est ma maman qui s’occupe de nous car mon papa est parti ailleurs chercher du travail quand j’étais bébé. J’ai treize ans moi aussi et je vais à l’école moyenne qui est dans le village à coté du mien. J’aime bien moi aussi courir, en fait je cours tous les jours trois kilomètres pour aller à l’école. J’aime aussi beaucoup le football, mais je ne peux plus jouer parce que le ballon de mon école est perdu, et on ne l’a pas encore remplacé. J’espère que tu m’écriras vite. Que Dieu soit avec toi et ta famille, et dis leur bonjour pour moi. »

J’avoue m’être demandé s’il me faisait une blague. Dans ma tête il était clair qu’un enfant n’ayant pas de père pour s’occuper de cinq enfants, n’ayant pas de quoi posséder un ballon et devant courir six kilomètres par jour pour aller… à l’école ! Il était clair, donc, que cet enfant ne pouvait pas, il lui était impossible d’écrire une lettre si douce, sans amertume, sans rancœur, et si pleine d’espoir et d’attention. Cette lettre m’a touché, et encore aujourd’hui je peux ressentir l’élan de sympathie qui m’avait pris envers ce garçon dont je ne voulais même pas entendre parler deux semaines auparavant.

Une seule lettre. Il n’avait suffit que d’une lettre pour que je me sente lié. Lié à qui ? Jean, qui aime courir et le football. Ça n’était pas grand-chose, mais je sentais qu’il m’était déjà impossible de m’en défaire.

Je répondis sans tarder : « Bonjour, Jean. J’espère que tout va bien pour toi et toute ta famille. Chez moi tout se passe bien, sauf Tristan qui a une bronchite mais ce n’est rien. Ma famille te remercie pour ton bonjour et te le rend. Je me disais, en lisant ta lettre, que tu devais être très rapide, à courir autant, j’aurais peur de t’affronter. Moi ça fait longtemps que je ne me suis plus entrainé, parce qu’il pleut tout le temps. Je reste chez moi à jouer. Tiens, qu’est-ce que tu fais, toi, quand tu n’as rien à faire ? Mais j’aimerais quand même partir plus souvent de la maison, parce que ma mère est toujours sur mon dos, et j’en ai marre. Je vais finir par m’énerver si elle n’arrête pas. C’est surtout à propos de l’école, elle veut tout le temps que je travaille, et moi je n’ai pas que ça à faire. Enfin bon, je te laisse, j’espère que tout ira bien pour toi. Et réécris-moi vite. »

Deux semaines sont passées après avoir posté ma lettre, puis trois, quatre, et je me demandais sans cesse s’il se passait quelque chose.

Après un mois et demi, j’ouvrais une nouvelle enveloppe : « Bonjour Corentin. Je suis désolé de ne pas avoir écrit plus tôt, mais il s’est passé beaucoup de choses chez moi. Deux de nos chèvres sont mortes, alors ma maman a du partir travailler à la ville trois semaines pour les racheter, et donc mon grand frère et moi avons du nous occuper de ma famille. Donc j’étais très occupé, aussi avec mes travaux pour mon école. Je voudrais te demander quelque chose : pourquoi est-ce que ta maman t’énerve ? Elle est là pour veiller sur toi, et tu dois l’écouter car elle connait bien les choses de la vie. Quand ma maman était partie à la ville, je pleurais tous les soirs. Parce qu’elle ne pouvait pas m’aider, qu’elle n’était pas là pour veiller sur mes frères et ma sœur, et que sans elle nous ne trouvions pas à manger tous les jours. C’est elle qui sait faire tout ce qu’il faut pour nous. Maintenant, elle est revenue, et ça va un petit peu mieux. Mais elle n’a pas réussi à racheter de chèvre pour nous donner du lait, ça a rendu ma petite sœur malade, là c’est le médecin qui la garde et qui essaye de la soigner. Et pourquoi tu ne veux pas travailler pour l’école ? C’est très important. Si tu ne vas pas à l’école, comment tu vas faire pour t’occuper de ta famille quand tu seras grand ? Moi j’ai très dur à y aller et aussi pour tout comprendre, mais ma famille compte sur moi. Mon grand frère avait déjà arrêté ses études pour nous trouver un peu d’argent. Je t’envoie des photos. La première c’est avec ma famille. Après c’est moi en train de jouer au foot. La dernière c’est moi avec ma classe devant mon école. Que Dieu soit avec toi, et j’espère que ton frère va mieux. Bonjour à lui et aux autres de ta famille. »

Je me suis surpris avec les larmes aux yeux. Je pense qu’en lisant mes mots maintenant il est impossible de ressentir les émotions qu’a suscitées en moi cette lettre pleine d’optimisme et de paroles profondément touchantes, malgré ce que Jean était en train de vivre. J’ai découvert dans cette enveloppe les plus belles photos que je n’ai jamais vues. Une famille, devant un taudis dans lequel ils vivaient, avec des sourires sincères. Un garçon avec un vieux maillot de football et un ballon presque en lambeau, avec un sourire sincère. Ce même garçon assis sur des bancs à côté de quarante autres devant ce que j’avais du mal à croire être une école, avec un sourire sincère.

Je lui ai répondu, l’encourageant à tenir bon. Je me suis rendu compte que j’avais fait une erreur dans ma seconde lettre. Je devais à présent, c’était une obligation morale, faire passer mes problèmes au second plan. Il m’a aussi réécrit, me soutenant tout autant, voire mieux, que je tentais de le faire pour lui, ce qui était tout à fait insolite au vu de la situation. Les choses se sont un peu arrangées pour lui. Je me suis réconcilié avec ma mère et avec l’école. Il m’a envoyé d’autres sourires, qui chaque fois me faisaient le même effet, d’espérance. J’ai fait de même, lui envoyant des photos de tout mais surtout de rien, juste dans l’espoir de lui faire le même effet avec mes petits sourires.
Et puis nos lettres se sont espacées, pour finalement arrêter notre correspondance.

Si j’écris aujourd’hui, c’est que trois ans après la dernière lettre, je crois avoir vu Jean. A la télé, il m’a semblé l’apercevoir à l’arrière-plan. Mais je n’en suis pas sûr, car sur le visage de cet ado je n’ai plus vu de sourire qui était pour moi si caractéristique à Jean.

Je me suis empressé d’écrire afin d’avoir de ses nouvelles. Je n’ai rien reçu pendant trois mois. Et je m’inquiétais, en fait, en entendant que la guerre civile faisait rage dans son pays.

Après ces trois mois, c’est avec un immense soulagement que je reçus une lettre d’Afrique. Soulagement qui disparut vite…
La lettre était signée de sa mère.

Il s’agissait d’un reportage sur les enfants soldats.

Corentin Molders, 6 A - 2009-2010

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